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Larmes
Par Paule Lebrun
Ce prof d’université a 50 ans et il a rompu avec sa
petite amie l’an dernier. Lui qui est sportif, intello, plutôt sûr de lui,
un peu macho sur les bords, s’est mis à pleurer comme jamais dans sa vie.
Extrait
de : La Déesse et la Panthère (Ed. Du roseau)
Ce fut le commencement d’une étrange descente qui dura un an et dont il
émerge à peine. Il ne se sentait pas en dépression (dit-il), mais les larmes
tombaient en abondance, incontrôlables. L’immense misère humaine, la sienne
autant que celle des autres, le submergea. Il se sentit dans un territoire
nouveau et totalement inconnu. Il éprouva le besoin de rencontrer quelqu’un
de plus âgé que lui. Qui? Cet athée se retrouva finalement à la trappe d’Oka
avec ce vieux moine aux yeux pénétrants. («On me dit que je suis le meilleur
météorologue de la trappe», dit le vieux moine en riant. «Mais moi, tout ce
que je fais c’est d’aller à ma fenêtre et de dire: “Ah! Tiens! Il pleut! Ah!
Tiens! Il fait beau!”») Pour le vieil homme, ces larmes étaient le début du
chemin spirituel. Mon ami comprit peu à peu que, dans sa détresse, il était
en train de faire ses premiers pas sur le chemin de la compassion. «Brise
mon cœur pour qu’il ait accès à l’amour sans limites» (poème soufi).
Un homme que j’aime laissa couler une larme. L’homme laisse couler une
larme. Tout l’être de la femme immédiatement se détend, se déploie en
douceur, s’irrigue, son cœur s’ouvre, son âme est repue, ses yeux deviennent
clairs et voient. Qu’y a-t-il dans cette seule larme de l’homme qu’elle aime
qui étanche sa soif à elle, qui dissipe la brume, la rend une et vibrante?
C’est mystérieux.
«Quand un homme fait face à sa blessure, les larmes viennent
naturellement et ses appartenances extérieures et intérieures deviennent
plus fortes et plus claires. Cet homme devient son propre guérisseur. Il
n’est plus isolé de son Soi profond. Il ne demande plus à la femme d’être
son analgésique.» (Clarissa Pinkolas Esses). (Ne plus être l’analgésique du
bien-aimé: l’ultime cadeau pour une femme. Et en même temps, elle est
terrifiée. «Car alors, quel rôle me restera-t-il?» dit-elle tout bas.)
D’après Clarissa Pinkolas Esses, les larmes véhiculent un pouvoir créatif.
Dans la mythologie, le don des larmes engendre une immense création et une
union des cœurs; dans le folklore herboriste, les larmes réunissent,
solidifient entre eux les éléments, joignent les âmes. Dans les contes de
fées, quand les larmes sont jetées, elles font peur aux voleurs et amènent
les rivières à couler. Quand elles sont appliquées sur les yeux, elles
guérissent et restaurent la vision. Pinkolas Esses parle du pouvoir des
larmes dans son magnifique livre Women Who Run With Wolves. J’ouvris le
livre à cette page et le texte venait juste d’être écrit pour celle qui
ouvrait le livre à ce moment-là.

L’an dernier, à la même époque, je rencontrais l’Africain Malidoma Somé
sous l’un des gros pins à l'Omega Institute (Guide Ressources, mars 1994). À
la question «Qu’avez-vous à apprendre à l’homme blanc?» il répondit
simplement: «L’art de pleurer.» Silence. Il ajouta: «Vos hommes sont un lac
de larmes non versées.» Puis il parla de la dette de larmes que nous
accumulons comme Occidentaux, tous ces génocides, ces destructions massives
où les morts ne sont pas pleurés par les vivants. Une énorme dette de larmes
qui, comme une dette de gouvernement, sera transmise à l’autre génération et
devra tôt ou tard être versée. Curieusement, Uncle Jimmy, l’aborigène
australien qui servait de mentor au traqueur américain John Stokes (Guide
Ressources, novembre 1993), lui avait dit quelque chose de similaire:
«Retourne en Amérique et va leur apprendre ce que je t’ai appris. Et
dis-leur qu’avant de rire il faut savoir pleurer!» Je tiens cette histoire
de John Stokes lui-même. Larmes. Voyez-vous ce qui se tisse ici à travers
ces bouts d’anecdotes si on accepte d'en suivre le fil conducteur? Larmes
masculines, larmes collectives, où sont passées nos larmes? Absence de
larmes, absence de vision, pleurer pour une vision, pleurer nos morts,
larmes régénératrices, Amérique en pleurs... Les innombrables images des
innombrables Rwandais nous ont interpelés pendant des mois: «S'il vous
plaît, pleurez- nous!» Une seule larme de vivant peut étancher la soif d'un
moribond et justifier sa vie. Chez les Dagara d’Afrique, on considère que
les larmes des vivants forment une rivière sur laquelle peuvent voyager les
morts. Sans les larmes des vivants, les morts s’accrochent et n’en finissent
plus de partir.
Beaucoup d’entre nous sentent le besoin secret de pleurer ces jours-ci.
Mon ami G. qui vit en Asie me raconte que lorsqu’il entend à la radio que
des enfants sont morts dans une guerre quelconque, il fait un petit rituel
avant de s’endormir le soir. lI voit le champ de bataille où ça s’est passé,
il accompagne un à un les enfants dans leur agonie comme un ange immobile et
amoureux, et pleure tant qu’il le peut la mort de chacun, individuellement,
jusqu’à ce que le sommeil le saisisse. Mon ami G. qui a lui aussi plus de 50
ans, qui sait être à ses heures un joyeux cynique et qui était un peu rond
le jour où il m’a raconté cette histoire.
Paule Lebrun
(www.horites.com) est
journaliste, écrivain et une pionnière au Québec dans le domaine des rites
de passage. Elle est depuis 13 ans, directrice de HO École Québécoise de
Rites de Passage, spécialisée dans les séjours thématiques dans le désert et
les canyons d’Arizona ou dans la nature sauvage du Québec. Le prochain
atelier, la Passion d’écrire, aura lieu du 14 au 22 avril 2006 en
Arizona.
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